Enregistré en Menez Are par le Diable Dégoutant
Mixé et Masterisé par Manuel Duval au studio de l'Hotel Cavale
Le nez poudré d'escampette, un diable sort de la réserve qu'il s'était autrefois assignée avec la complicité du garde-chiourme. Dans son nouveau livre de recettes, il déchiffre pour nous
plusieurs manières d'habiter la nuit, ce refuge qui court sous le jour, et dresse en l'effleurant la carte des circuits serpentant entre bois et buissons, où poussent d'étranges trompettes. C'est
dans leur feuillage cuivré qu'il rafraîchit le feu de ses joues.
En mue constante, diable sait quand et comment tourner la page et la tourne une fois encore, poussant plus profond l’archéologie de ses états et mouvements souterrains grâce à la précision
renouvelée de l’instrumentarium. Polyrythmies de coques et troncs creux, petits microphones captant à travers les lames du parquet des danses de sabots à pompe, chocs d’encensoirs flambants
vieux. Synthétiseurs écorchés globuleux, comme flûtes tirées d’un alambic, ronflements de feu sous terre, râles d’entités non-humaines.
Chaque piste est un tableau miniaturiste animé de sonores personnages en congés sabbatiques, dont les rires gémissants, murmures et piétinements accompagnent le chant et les silences magnétiques
du diable notre guide. Le ton est donné en ouverture du disque (A1) : le magnétophone s’enclenche, bégaie, puis une mélopée tremblante nous fait entrer de plein
pied dans une nuit striée de bizarres volatiles et rythmée par le souffle d’un silure qui dort sous la vase. De ce potage primordial émerge une rose de Jéricho, cette fleur qui possède cela de
commun avec les sons et les rêves qu’elle peut rester sèche et intacte des siècles durant, comme en attente de qui la réveille enfin et la voit l’instant d’après s’évanouir en poussière.
Ce sont ainsi onze modulations enveloppantes, onze stations nocturnes, onze formules d’alchimie personnelle que le diable ici nous propose, esquivant avec habileté toute identification à un genre
ou mode donné. Si l’on croit parfois y entendre l’écho de traditions inventées, c’est pour mieux glisser vers une étrange cumbia de bacchanale, bande sonore d’une ragoûtante cérémonie où l’on
hallucine le repas d’un merle entier (A3). Les cordes d’un vieux violon, fétiche du diable, semblent crisser depuis l’arrière-scène déserte d’un bouge de montagne à la fête de l’ours (A5) ;
craquements d’ailes de papillons qui font trembler la lumière ponctuent le rêve trempé d’amour (A6).
La seconde face sera aussi sombre que dansante. Elle s’ouvre sur un groove quasi cartoonesque qu’accompagne le rythme d’une horloge entêtée, et le petit oiseau martelant l’heure nous met en garde
sur la marée noire qui nous guette (B1). A l’écoute de la chanson qui suit (B2), head-banger du monde cul par-dessus tête, les mains se font moites et cherchent par réflexe à agripper la coupe la
plus proche, suivant en cela cette bouche qui dit bouche. Sous l’effet d'un tel obscur alcool, on assiste à une sorte d’infection du paysage dont les reliefs deviennent autant de boursouflures et
de suppurantes pustules, comme si les idées noires et la noirceur du monde conspiraient pour pourrir la terre même (B3). A chaque fois cependant, le diable nous suggère la manière de transmuer le
cauchemar du jour en nuit libératrice : par la transe, le rythme, la danse. Ainsi du battement irrésistible de l’avant-dernière chanson (B4), comme une locomotive dont le cœur serait moteur,
qui nous fait retrouver le souffle et le pas suffisamment leste pour sortir de la nuit.
Au long de ce chemin tortueux, l’occitan côtoie le français, la sobriété l’ivresse, l’acide le basique, la mort le désir. Car la nuit, ce fluide qui court sous le jour, est faite d'un liquide
galvanisant tout ce qui y baigne. Tout à l'instar du diable lui-même s'y mue sans trêve, tout y meurt et ressuscite, tout s'y polarise en désirs et hantises. Les scories et caillots du réel
entrainés dans une bourrée purgatoire s'y dissolvent, et les énigmes trouvent dans ces labyrinthes mous traversés d'éclairs leur impossible solution.